Fin février, un des membres de la fédération SUD éducation a participé à la délégation de l’Union syndicale Solidaires partie à Mayotte à l’appel du Solidaires local. Cette note est basée sur ses observations.
Ces quelques jours ont permis de constater sur place l’étendue des dégâts du cyclone Chido deux mois après son passage. Visites d’établissements scolaires, de structures médicales, de bureaux de poste, de la préfecture, les délégué·es ont pu faire le bilan dans l’ensemble du secteur public et privé. Nous ne parlerons ici que du secteur de l’éducation.
C’est grâce à la connaissance du terrain et au dynamisme de l’équipe syndicale de SUD éducation Mayotte, que nous avons pu visiter collèges et lycées de l’île. Nous les remercions pour leur accueil et leur très grande disponibilité lors de notre séjour mahorais. Colliers de fleurs de bienvenue, « Karibu Maoré » nous souhaitent nos camarades. Leur accueil chaleureux nous fait oublier la désolation autour de nous, bien loin de la carte postale touristique.
La première chose qui choque en arrivant sur l’île, c’est la végétation « rasée » qui témoigne de la violence des vents. Les collines sont à nu et font craindre des glissements de terrains et des inondations dès les prochaines pluies. La mangrove est également abîmée, alors qu’elle a un rôle fondamental dans l’île pour assurer la résilience des écosystèmes et la stabilisation des côtes. Ensuite ce sont les tas de déchets : tôles, bois, carcasses de voitures, qui jonchent encore les rues de l’île et sont dégagés au compte-gouttes. Enfin on découvre les bâches bleues et vertes sur les toits des maisons, et sur la très grande majorité des bâtiments.
Le 14 décembre 2024 à 6h00 du matin, le cyclone Chido, de catégorie 4, a ravagé en 30 minutes le nord de Mayotte avec des vents à plus de 220 km/h et des pluies torrentielles laissant les Mahorais·es abasourdi·es. Ils et elles ne s’attendaient pas à ça. Car cette trajectoire est rarissime, l’île sœur Madagascar faisant d’habitude office d’écran face aux tempêtes tropicales.
Les centres d’hébergement, ouverts à toutes et tous sans distinction de nationalité par ordre du préfet, ont été peu utilisés. En effet les habitant·es « sans-papier » ayant peur d’y être arrêté·es et expulsé·es à la fin de l’épisode cyclonique n’ont pas pris le risque de s’y rendre. Ils et elles ont préféré rester dans leurs habitats de fortune (les bangas) dans les banlieues des villes. Pendant plus d’une semaine, les routes, l’électricité, l’eau, les ports, l’aéroport sont restés hors service… De ce fait, le bilan du nombre de victimes reste flou et probablement largement sous-estimé par les autorités françaises. Les tôles des bidonvilles ont été dans leur totalité emportées par le vent et ont été la source de nombreuses blessures chez leurs occupant·es. Au final, Chido n’est pas la seule raison de la situation catastrophique de l’île. Le cyclone a surtout mis en lumière l’extrême fragilité de Mayotte et le sous-investissement de l’État colonial depuis de trop longues années. Aucune stratégie de long terme n’a jamais été déployée pour lutter contre cette pauvreté.
Le problème majeur de Mayotte est l’accès difficile et très souvent discontinu à l’eau potable. Les autorités le savent depuis longtemps mais rien n’est fait ou trop peu. Aujourd’hui encore, la seule usine de désalinisation d’eau ne produit pas assez de volume pour couvrir la demande de la population. Les tuyaux de distribution sont vieillissants et ne sont pas entretenus, créant une perte de près de 40% de l’eau produite. La population vit encore aujourd’hui avec, au mieux, de l’eau deux jours sur trois au robinet, qui, de plus, n’est pas toujours potable. Les plus pauvres la font bouillir pour la boire, les plus riches achètent de l’eau en bouteille quand il y en a. C’est la pénurie et la restriction permanentes, avec un pack d’eau par famille et par semaine,alors qu’en ce moment la température ambiante moyenne est de 30°C !
Pour les établissements scolaires, la situation pour l’approvisionnement en eau est très hétérogène, selon qu’ils se trouvent sur le chemin de l’eau. Au lycée de Mamoudzou Nord par exemple, la situation est bonne, trois fontaines sont ouvertes pour les 2 700 lycéen·nes. Cet établissement, très récent, a plutôt bien résisté au cyclone (c’est d’ailleurs celui-là que la ministre est allée visiter). Preuve que lorsque l’État veut construire et entretenir des bâtiments en y mettant les moyens, ils sont capables de résister aux cyclones. Mais c’est loin d’être le cas dans tous les autres établissements que nous avons pu visiter.
A contrario le lycée d’Acoua, très largement endommagé, connaît une situation bien pire. 70 militaires y sont basé·es et travaillent à son nettoyage et à sa reconstruction depuis deux mois. Les 2 000 élèves n’ont repris leur scolarité que dernièrement et seulement trois jours par semaine, afin de permettre à tout le monde de suivre des cours, dans un mode cependant très dégradé. Pas d’internet, pas d’électricité dans toutes les salles, des bâches au-dessus des têtes et le bruit permanent du chantier en cours. Les épreuves du bac ont été annulées pour cette année scolaire et le diplôme sera validé par le contrôle continu. Néanmoins les futur·es étudiant·es prennent du retard dans leurs apprentissages. Un personnel du rectorat, présent lors de notre visite, admet : « on manque de tout ici : matières premières, argent, entreprises, mains d’œuvre ».
Dans les collèges, c’est le même constat, selon leur position géographique sur l’île, le bâti scolaire est très gravement touché. Les chef·fes d’établissement rencontré·es ne manient pas la langue de bois et sont désespéré·es de la situation. Rien ne bouge depuis un mois, les commandes passées n’arrivent pas, et ils et elles pensent que la prochaine rentrée se fera dans le même état de délabrement. Certaines personnes ont quitté l’île après Chido et ne reviendront pas. Le traumatisme psychologique, la destruction de leurs maisons, ou l’insécurité permanente expliquent leurs décisions. Avec seulement quelques assistantes sociales et une ou deux psychologues scolaires sur l’île, il paraît impossible de soigner les traumas des élèves et des familles, ni même d’en faire le bilan.
Cette catastrophe a catalysé la résurgence de la haine et de la xénophobie dans l’île, où règne depuis longtemps l’insécurité. Droit de retrait des chauffeur·euses de bus scolaire suite aux caillassages quotidiens dont ils et elles sont les victimes, vols à l’arraché ou sous contrainte d’une arme blanche en pleine journée, barrages routiers toutes les nuits, et enfin agent d’entretien d’un collège poignardé en bas de chez lui. L’ensemble de la population mahoraise vit dans l’angoisse. Pour autant, le lien direct avec l’immigration qui peut être fait par certain·es est un raccourci inexact que SUD éducation Mayotte n’a de cesse de combattre. Faire de l’étranger·e le bouc émissaire du naufrage de l’île est une bêtise que seul l’agenda politique de France hexagonale peut expliquer, puisqu’ici comme ailleurs, et même plus qu’ailleurs, les idées d’extrême droite métropolitaine sont en plein essor. (60% de vote pour Marine Le Pen au second tour de la dernière élection présidentielle).
L’équipe militante de SUD éducation Mayotte, composée d’AED, d’AESH et d’enseignant·es du primaire à l’université de Mayotte, résiste et ne baisse pas les bras, malgré la fatigue et le stress. Les militant·es luttent pour moins de précarité pour les AED, pour pouvoir cotiser au même régime de retraite qu’en France, et pour que les calendriers des instances de dialogue social soient respectés. Ils et elles dénoncent la différence des droits sociaux entre l’hexagone et Mayotte, faisant des Mahorais·es des citoyen·nes de seconde zone comme pouvaient l’être les Algérien-nes avant 1962. Ce régime d’exception et de dérogation n’a que trop duré. On manque de tout à Mayotte et c’est pour ça que la solidarité doit se poursuivre, c’est pour ça que Mayotte ne veut pas être oubliée.
Quelques éléments de contexte sur Mayotte :
– Les quatre îles des Comores (Mayotte, Grande-Comore, Anjouan et Mohéli) ont été colonisées au XIXe siècle : 1841 date du rattachement de la colonisation des Comores dont Mayotte à par la France,
Comme toutes les colonies françaises, leur dénomination a évolué au cours des années, pour tenter de masquer le fait colonial lorsque celui-ci devenait de moins en moins assumable. Les quatre îles des Comores ont été successivement « colonies de Madagascar et dépendances » jusqu’en 1946, puis « Union française » et « Territoire d’outre-mer ».
– Le 15 juin 1973, l’État français signe un accord de décolonisation mentionnant l’unité du territoire comorien. Le 14 décembre 1973 une résolution de l’ONU confirme l’unicité du territoire comorien dans le processus d’indépendance, cette même résolution sera adoptée chaque année durant 20 ans. En 1974 a lieu le référendum pour l’indépendance des Comores, dont Mayotte. Malgré ses engagements sur l’indivisibilité des Comores, l’État français décide de prendre en compte les résultats île par île, afin de conserver l’île de Mayotte comme « Territoire d’outre-mer ».
– Mayotte devient finalement un « Département d’outre-mer » en 2011.
– Mayotte se situe à 7 800 km de la France hexagonale, 300 km de Madagascar et 1 400 km de la Réunion.
– Environ 320 000 habitant·es vivent sur les deux îles principales (Grande-Terre et Petite-Terre).
– Sa superficie est de 374 km², faisant d’elle le plus petit “département d’outre mer”.
– Mayotte est le département le plus pauvre de France : 85% de la population de Mayotte survit au-dessous du seuil de pauvreté.
– Avec 15 000 enfants non scolarisé·es, Mayotte a le plus faible taux de scolarisation. 34% de sa population n’a pas été scolarisée
